Rapport de HT01, UTCHome | BeOS | PowerPulsar | Ballades | Photos | Tourbillon | Favourites | Bookmarks | |
L'extrait Du mode d'existence des objets techniques de Simondon qui est à la base de ce rapport à pour principal sujet le processus de concrétisation. Ce processus affecte les objets techniques.
Il convient donc, dans un premier temps, d'analyser ce que sont technique et concrétisation.
On détaillera ensuite le rapport entre l'objet technique et le vivant: le vivant est, par définition, l'objet le plus concret qui soit. Cela veut-il signifier que l'évolution de l'objet technique trouve son aboutissement dans le vivant, via la concrétisation ? Simondon affirme le contraire. Il y a là une certaine ambiguïté qu'il convient d'analyser.
Simondon apparaît comme un technophile. A travers son oeuvre, il pense la technique.
Mais qu'est-ce que la technique ?
La technique est définie par tout dictionnaire usuel comme étant "un ensemble de moyens pour arriver à un but".
Simondon étudie la technique. Il fonde donc une technologie: c'est
un discours de la technique. La base de ce discours est l'objet technique.
L'objet technique est caractérisé, chez Simondon, par son état abstrait ou concret.
Un objet abstrait est composé d'éléments dont le fonctionnement est autonome, c'est-à-dire que le fonctionnement d'un élément ne dépend que de lui seul. Si l'on analyse un tel objet, on peut analyser chaque élément pris à part. La décomposition structurelle de l'objet est identique à sa décomposition fonctionnelle.
L'objet concret est lui composé d'éléments dont le fonctionnement s'effectue en concert; chaque élément dépend, dans son fonctionnement, d'un ou des autres. La tâche effectuée par un élément abstrait est ici effectuée par plusieurs éléments concrets. Il y a interdépendance des éléments, leur fonctionnement est croisé: la fonctionnalité est délocalisée dans des groupes d'éléments. Cela permet de la surmultiplier.
Les éléments qui composent l'objet concret fonctionnent de concert, mutuellement et non individuellement; ils sont en outre plurifonctionnels.
L'efficacité de l'objet concret est supérieure car il est
mieux adapté, mieux conçu, mieux intégré. L'échange
d'information entre les éléments le constituant est supérieur:
les énergies sont mieux distribuées et mieux utilisées
au sein de l'objet.
Rien n'interdit de penser que la mesure du taux d'échange de l'information
au sein de l'objet permet de mesurer le degré de concrétisation
de cet objet. Suivant que cet échange est pauvre ou riche, l'objet
sera abstrait ou concret. L'objet abstrait est comme un système fermé,
où chaque élément est replié sur lui-même,
alors que l'objet concret est un système ouvert et réparti.
Cet échange d'information, d'énergie, n'a pas à rester cloîtré dans l'objet: il y a également échange d'information avec le milieu extérieur à l'objet.
Il convient ici de s'entendre sur les termes. La cybernétique de Wiener parle de milieu extérieur et d'échange d'information en termes de contrôle et de feed-back d'un individu sur son environnement. C'est de l'adaptabilité qu'il s'agit.
Ici, Simondon parle d'échange d'énergies et d'information pour permettre à l'objet technique d'être mieux concrétisé grâce à et dans son milieu environnant: ce n'est plus un contrôle à sens unique, c'est une régulation énergétique à double sens entre deux éléments formant un tout, l'individu technique.
Le milieu associé à l'objet technique fait partie des caractéristiques de cet objet. Il ne saurait fonctionner sans lui. Tout comme les relations entre éléments concrétisés, les relations entre l'objet technique et son milieu associé sont riches et plurifonctionnelles.
L'objet abstrait est lui indépendant de son milieu, ou alors il est faiblement intégré. L'objet abstrait est composé d'éléments disparates.
L'objet concret est plus subtil, on ne peut le scinder en éléments simples à analyser séparément: il faut le prendre comme un tout.
Simondon nous indique que l'objet le plus concret est le vivant.
Mais le processus de concrétisation est un processus qui agit sur les objets avec un but final: les rendre de plus en plus concret.
Cela signifie que l'objet technique, de par cette définition, passe d'un état abstrait à un autre état plus concret lors de son évolution mais il ne deviendra jamais entièrement concret. Sinon il appartiendrait au domaine du vivant.
Cette évolution que subit l'objet technique, c'est sa concrétisation. C'est un processus inévitable et irréversible: l'objet technique concrétisé ne peut régresser vers un état plus abstrait. A partir du moment où il existe, il ne pourra plus ne pas exister.
Mais si cette concrétisation évolue alors l'objet finira,
tôt ou tard, par atteindre le stade ultime de son évolution:
il sera entièrement concret.
Peut-on, dans ces conditions, admettre que l'objet technique devienne entièrement concret ?
Peut-on concevoir le processus de concrétisation comme étant
un processus téléologique ?
Le processus de concrétisation est en partie extérieur à l'objet. Il suppose en effet une matrice capable de concevoir les relations énergétiques mises en jeu par l'existence même de l'objet concrétisé et notamment les relations avec ce milieu associé qui n'existe pas encore.
L'objet concrétisé est en effet définit par son milieu associé tout en participant à la définition de ce milieu.
Seul un individu vivant, disposant d'une pensée génératrice, peut mettre en oeuvre ces relations. Pourquoi ? Parce que les relations définies obéissent à des règles et ces règles ne sont pas inscrites dans l'objet lui-même. Ces règles sont celles de la mécanique, par exemple: ces règles sont définies par la Nature. On trouve l'image de ces règles dans le milieu associé et dans l'objet (abstrait ou concret) au niveau des relations énergétiques. Mais ce n'est que l'image, pas la définition.
Or, si l'on veut concevoir, prévoir l'objet technique concrétisé, il est nécessaire de mettre en oeuvre ces règles afin de prévoir les relations qui entreront en jeu ainsi que la façon dont elles entreront en jeu.
Pour que de telles règles soient connues, pour en disposer la connaissance, il faut posséder les méta-connaissances qui sont la connaissance de ces règles. Cela signifie que la connaissance d'une règle, quelle soit explicite ou implicite, quelle soit consciente ou inconsciente, cette connaissance existe chez l'individu qui conçoit.
On a donc une relation à deux niveaux: en bas se trouve la matière
de l'objet technique régie par un ensemble de règles, en haut
se trouve une pensée vivante qui connaît ces règles et
sait les appliquer.
Il convient de rapprocher cela du système de virtualité et d'actualité, cette maïeutique qui distingue fond et formes. Les formes sont les éléments ou objets techniques manipulées mentalement. Elles sont prises en charges par le fond, ensemble de règles.
Les méta-connaissances (les règles décrites, le fond)
permet de manipuler à loisir les connaissances (les éléments
régis par les règles, les formes).
Il devient désormais simple de répondre à la précédente question: l'objet technique sera-t-il aussi concret que le vivant ?
La réponse est clairement non.
En effet, comme on vient de le voir, concrétiser est une action entreprise par le vivant. Cette action utilise les éléments techniques qui constituent l'objet technique à concrétiser. Elle utilise également un ensemble de règles qui sont des notions situées "au dessus", en terme d'abstraction et de schématisation, des éléments techniques à manipuler.
Grâce à tout ceci, on peut produire des nouveaux éléments,
de nouvelles relations et un milieu associé adéquat.
Dans ces conditions, concevoir un objet technique aussi concret que le vivant équivaudrait à disposer de règles permettant de décrire ce vivant: l'objet technique aquiert alors le même statut que l'objet, l'individu vivant.
Ces règles, si on en disposait, seraient appliquées et interprétées par un individu vivant afin d'inférer, afin de concrétiser un autre individu qui relèverait également du vivant.
Il s'avère que la discipline qui s'occupe de la représentation des connaissances, la logique et l'Intelligence Artificielle a depuis longtemps admis et démontré qu'un système à base de connaissances ne peut posséder de connaissances qui soient simultanément connaissances et méta-connaissances: un système ne peut formaliser que ce qui lui est inférieur, pas égal. Dans notre cas, cela revient à dire que le vivant ne dispose pas de règles permettant d'inférer le vivant.
Il est donc clair qu'un individu vivant ne pourra en aucun cas concrétiser
un objet ou un individu technique qui soit l'égal du vivant.
Le processus de concrétisation est-il un processus téléologique ?
Ce serait le cas s'il avait une finalité intrinsèque, un but final.
Selon Simondon, il faut "dégager le processus de concrétisation en tant que tendance".
Il est donc intéressant de savoir si ce processus existe de façon
interne à l'objet, ou bien s'il lui est externe ou encore s'il n'existe
que parce que l'on tente explicitement de le dégager.
Le processus de concrétisation ressemble, dans une certaine mesure, à la notion de tendance technique chez Leroi-Gourhan.
Les deux sont des tendances qui transforment les objets, les font évoluer.
Mais les tendances ne s'exercent pas de la même manière: la tendance technique de Leroi-Gourhan est extérieure à l'objet. Elle est en quelque sorte indépendante et s'exprime de façon universelle: c'est la technique qui gouverne, pas l'objet ni l'homme. C'est la technique qui fait évoluer l'homme et l'outil puis la société et l'outil.
La tendance à la concrétisation de Simondon semble exister dans l'objet, et non en dehors de lui. L'universalité de la tendance persiste toutefois.
Chez Simondon, c'est en effet l'objet qui porte sa propre concrétisation: l'objet abstrait est un objet qui n'est pas achevé, qui n'est pas optimal. L'objet concret est par contre un objet accompli.
La tendance technique de Leroi-Gourhan s'exerce sur la technique elle-même; l'objet devient technique et s'accomplit au cours de son évolution, mais ce n'est là que conséquence (même si elle est importante). Alors que la tendance à la concrétisation de Simondon s'exerce sur l'objet et ce n'est plus là une conséquence: l'objet devient concret car tel est son but.
En ce sens, le processus de concrétisation est bel et bien téléologique, mais c'est en fait tout l'objet, qui porte le processus en lui-même, qui est investi d'un but: devenir optimal dans sa fonctionnalité. Il ne faut en effet pas oublier que l'objet est technique, or la technique est "un ensemble de moyens pour arriver à un but". Ce moyen c'est précisément l'objet.
Le vivant s'approprie l'objet technique, il s'en sert dans un but bien défini. Mais en le faisant, il s'approprie également le processus de concrétisation qui est interne à l'objet.
Une fois approprié, tout se passe comme si le processus trouvait dans le vivant ce qui lui manque dans l'objet: une structure, une association fond/forme qui permette au processus de se dérouler et de concrétiser l'objet.
Le vivant ne peut se passer de l'objet, il se sert de sa fonctionnalité. L'objet ne peut, lui, se passer du vivant: il est investi d'une fonctionnalité et le vivant peut lui permettre d'atteindre l'optimalité que Simondon nomme objet concret.
Le vivant est certes un objet concret, car optimal dans sa fonction. Mais
le but final de la concrétisation n'est pas de faire de l'objet l'égal
du vivant: le processus de concrétisation, puisque maîtrisé
par le vivant, ne le peut pas.
|
|
counts WebCounter.